Un problème…
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Le
policier serbe auquel je me suis adressé ne parle ni anglais, ni aucune
autre langue qui puisse m’être utile, mais il trouve tout de même un
mot pour qualifier en grimaçant ce qui se trouve tout au bout de la rue,
là-bas, loin derrière les cônes oranges et réfléchissants disposés en
travers de la route:
‘ploblem !…’.
Le problème en question, tout au bout de la rue, là-bas, ressemble à une foule pressée, indistincte.
Dans
ces zones friables et explosives des frontières des Balkans, je pense
tout de suite à une quelconque manifestation indépendantiste, une
revendication territoriale dans ce sud de la Serbie coincé entre
Macédoine et Kosovo, une bulle de magma incandescent d’un volcan qui ne
dort jamais vraiment.
Zone
sismique au bord de laquelle il vaut parfois mieux éviter de
s’approcher de trop près… je suis presque décidé à passer mon chemin
quand un détail m’arrête : sur la tente, là-bas, ne seraient-ce pas
quelque inscription arabe ?...
La
météo de ces dernières semaines, les territoires traversés et quelques
milliers de kilomètres ont malheureusement usé mes perceptions et mon
esprit est devenu parfois un peu lent, mais ce détail m’intrigue tout de
même : que peut bien faire cette inscription par ici, où la bataille se
joue essentiellement entre alphabets latin et cyrillique ?…
Justifiant
ma décision en expliquant tant bien que mal au policier qu’il est
sûrement encore plus dangereux pour moi de continuer sur cette grande
route pour rejoindre la Macédoine à vélo, je franchis la ligne des cônes
réfléchissants sous son regard perplexe et m’en vais voir ce ‘ploblem’
de plus plès... euh, de plus près.
Quelques
dizaines de mètres plus loin, une tente, estampillée UNHCR, sur fond de
logo de l’ONU et où de multiples inscriptions, toujours en arabe, sont
portées sur des cartons accrochés. J’y retrouve une jeune et jolie
blonde qui ne ressemble en rien au genre féminin que je croise depuis
bien longtemps le long de ma route… Anna vient en effet de Munich, ville
laissée derrière moi depuis quelques siècles pourtant et qui, à son
évocation, ravive aussitôt d’intenses souvenirs et sentiments.
La boucle semble bouclée : au bout de la route, là-bas, le problème en question, ce sont les Flüchtlinge… les migrants donc.
Thessalonique,
ville grecque située en bord de la mer Egée entre Turquie et
Macédoine, n’est plus à présent qu’à 250km : c’est là que se terminera
sous peu mon voyage, tandis que pour la grande majorité des migrants,
Thessalonique est une étape située à la moitié seulement du trajet qui
mène jusqu’en Allemagne.
Si
au début de cette échappée à contre-courant, mon itinéraire s’était
mêlé de près à celui des migrants, notamment en Bavière, Autriche et
Slovénie, cette réalité avait perdu de sa substance au fur et à mesure
que je m’immergeais plus à l’ouest de l’ex-Yougoslavie, dans une autre
histoire, une autre conjugaison des temps.
Un temps que les moins de vingt ans… ne devraient pas connaître.
Ouest de la Croatie, Bosnie, Sud-Ouest de la Serbie. Monténégro.
Kosovo.
Autant
de territoires traversés où histoire récente et relief sont aussi
torturés l’un que l’autre, et pour ces deux raisons, très peu propices à
être parcourus par un tel flux de migrants.
Une rivière ne remonte en effet jamais le relief.
Elle l’embrasse, le torture ou le creuse, mais jamais ne le remonte…
La route des réfugiés est pourtant ainsi.
Flux
désordonné au débit à soubresauts, mais qui coule à présent sans répit
depuis des mois déjà, à contre-courant des bassins qui baignent les
plaines du sud-est européen, de la Grèce à la Macédoine, de la Macédoine
à la Serbie, de la Serbie à l’Est de la Croatie… avant de butter sur
les tourments des reliefs slovènes et autrichiens et de basculer en
‘terre-promise’ : l’Allemagne.
L’Allemagne,
royaume des cieux, refuge vers lequel se dirigent toutes ces âmes,
évoquant fréquemment un nom qui semble incarner tous les espoirs pour
les prochaines années : Angela.
Mère Angela, dont on parle souvent avec ferveur et reconnaissance, nouvelle figure… évangélique.
Mais avant de parvenir à cette lointaine Germanie, un si long chemin depuis la Syrie…
Un
chemin parsemé de camps et de files d’attente improvisés, un voyage aux
libertés conditionnées, soumis à un processus accouché au forceps, aux
multiples incohérences, où les langues se succèdent les unes aux autres
et le degré d’hospitalité varie considérablement au gré des frontières,
en fonction des cultures, des histoires et des prospérités des pays
traversés...
Au
moment où je retrouve ce flux de migrants, Turquie, Grèce et Macédoine
sont derrière eux : c’est à présent la Serbie qu’il leur faut traverser.
Pour cela, passage obligé à Preševo pour obtenir les autorisations officielles.
Preševo, ville occupée
Preševo,
en territoire serbe donc, mais dont la population est albanaise pour
90%... on ne sait jamais en quelle langue saluer les gens qu’on y
croise.
Une
petite ville semblable par ailleurs à toutes ces villes du sud de
l’ex-Yougoslavie : tout y est d’un provisoire établi. Vous connaissez
sûrement ces garages et ces greniers où l’ordre et l’harmonie ont laissé
place au royaume du ‘ça peut toujours servir’…
Tel est ce territoire.
Preševo
n’est toutefois plus tout à fait une ville comme toutes les autres
depuis quelques semaines. Comme une enclave internationale non
officielle et provisoire, elle a été convertie récemment comme un lieu
de passage obligé d’enregistrement de ce flux de migrants, à quelques
kilomètres tout juste derrière la frontière qui sépare Macédoine et
Serbie.
Pour ses habitants à coup sûr, une expérience très particulière.
Bus, taxi s’y sont en effet multipliés et s’y affairent sans interruption, jour et nuit.
Car une rivière n’a pas d’horaire. Ni jour, ni nuit. Ni dimanche, ni jour férié.
Des
camions d’approvisionnement estampillés de logos de différentes ONG se
succèdent et se mêlent aux fourgons militaires et de police.
Des barrières, des tentes et des uniformes pour canaliser ce flux.
Et
des gilets fluos de volontaires de divers horizons qui gravitent en
tous sens pour essayer d’y apporter un peu d’air, et qui, étrangers, se
multiplient dans cafés et restaurants des habitués, le soir, exténués,
en s’exprimant dans des langues diverses et variées.
Tel est le décor de ce spectacle inédit qui a pris possession des lieux depuis peu.
Depuis
le seuil des garages, des cafés et des boutiques, les fenêtres de
chambres ou de cuisine, tous ces habitants assistent au fur et à mesure
des jours et des nuits à ce spectacle agité et chaque jour renouvelé.
‘Car aucun jour ne ressemble au précédent et chaque jour est un nouveau recommencement… vous verrez’.
C’est Fuji qui le dit.
Fuji
est un petit bout de femme extraordinaire. Un petit bout de Bouddha
mêlé d’un zeste de Lennon dont elle a gardé fidèlement un trait
caractéristique : la forme de ses lunettes.
Fuji est américaine. Du haut de son mètre cinquante-cinq, elle irradie de joie de vivre, une source d’une valeur inestimable en ces temps et lieu.
Poivre-sel,
ses nattes sont restées tressées et son bandeau ceint toujours son
front : on ne serait pas surpris d’y voir quelques fleurs mêlées…
Fuji
accueille aujourd’hui les nouveaux volontaires : 4 pour cette seule
journée, une moisson formidable qui suscite chez elle des ‘yahoo !’
enthousiastes et communicatifs qu’elle diffuse parmi les membres de
l’équipe des bénévoles qu’elle nous présente tour à tour.
Diffuser une énergie positive : action cruciale qui semble incarnée par ce petit puits de lumière.
Fuji
nous conduit au travers des lieux, suivant le sens de parcours prévu
pour les migrants, nous guidant ainsi pour un tour d’horizon.
Tout
commence avec la tente d’accueil et d’information à l’arrivée des bus
(appelé aussi simplement Bus point), en bord de nationale, au carrefour.
400m plus loin environ, parmi les premières maisons périphériques de la
ville, un premier poste médical assuré par médecins sans frontière pour
les soins d’urgence. Là commence la file d’attente, longue elle-même de
300m environ (calme pour le moment nous dit-elle, le temps d’attente y
étant estimé à 2 heures seulement…). Un poste de toilettes adjacent,
situé au milieu de la file. Et le camp proprement dit en bout de la file
– une zone à laquelle les bénévoles n’ont pas accès – où exercent les
autorités, qui procèdent au recensement et à la remise de papiers
officiels pour traverser le pays, ainsi que, depuis peu, quelques ONG,
que ce soit pour dispenser des soins de moindre urgence, ou pour
distribuer des chaussures et vêtements chauds et secs. Après le camp,
enfin, une place, zone intermédiaire de répit où, papiers en main, les
réfugiés sont libres de poursuivre leur parcours comme ils le souhaitent
(pourvu qu’ils aient traversé le pays sous 72h, c’est le délai
d’expiration de leurs papiers).
Cette
zone de répit, au soin des bénévoles qui s’activent entre tente de
ravitaillement et abri pour femmes enceintes, est dans les faits une
zone de calme tout relatif, semblable à ces places boursières où se
succèdent au fil des heures des périodes de calme plat avant de sombrer
dans des épisodes de fièvre chaotique. Conducteurs de taxi et rabatteurs
pour les bus stationnés en nombre dans les rues autour bataillent en
effet dur pour glaner une belle part de ce gâteau qu’ils savent
hautement lucratif et éphémère, de même que vendeurs de cartes SIM,
restaurateurs et autres marchands improvisés, que ce soient pour écouler
des chaussures fatiguées, des haillons ou tout autre objet utile et
délabré tiré de garages et de greniers qui puisse faire l’affaire… la
concurrence est rude et le marché libre.
La
police locale déambule autour de ce nouveau centre économique d’un
genre particulier, adoptant selon les équipes et les jours une attitude
qui comme on le verra versera sur ce feu constant tantôt de l’eau,
tantôt de l’huile…
En
bordure de cette ‘free zone’ donc, un drôle d’amalgame de toiles où ont
été inscrites en couleurs différentes traductions du mot bienvenue :
les tentes se sont en effet greffées les unes aux autres au fil des
semaines, sur une tente originelle où l’on distribuait au départ de
l’eau pour soulager des fortes chaleurs, mais qui à présent distribue
thé et soupe pour réchauffer, et goulasch, bananes, chocolat et biscuits
pour nourrir.
Un
peu plus loin, toujours en marge de la place, un bâtiment accueille les
femmes et enfants en bas-âges, particulièrement vulnérables, dans une
salle chauffée où une dizaine de lits ont été installés.
‘Voilà,
nous avons fait le tour... et pour tout cela, nous ne sommes jamais de
trop, aussi êtes-vous vraiment les bienvenus !’ conclue-t-elle.
Fuji
regarde sa montre et pousse un petit cri : ‘mon dieu, mais il est
presque 17h ! C’est l’heure de la réunion des bénévoles…venez !’
Réunion des bénévoles
17h,
l’heure de la réunion quotidienne des bénévoles, qui a lieu au
‘volonteers guest-house’, sorte de QG des bonnes âmes où s’entassent au
fur et à mesure sacs de rando, chaussures, fringues et sacs de couchage
de tous ces voyageurs volontaires.
Nous remontons au pas de course la file, croisant tous ces visages, étonnamment calmes et dociles.
En attente.
Les
enfants gazouillent, aboient et tendent la main à travers les grilles à
l’approche de chiens errants qui tournent autour de la file, en quête
d’un éventuel sac d’approvisionnement délaissé. On discute, grille une
cigarette, on blague aussi.
Pour
éviter les mouvements de masse et les risques de bousculade, des
barrières ont été disposées en travers de la file, de sorte à délimiter
des espaces de cellules et cadencer la progression. Régulièrement, une
barrière pivote, raclant le sol dans un bruit métallique vibrant, et une
quarantaine de personnes avance d’une cellule à la suivante. Les
policiers ouvrent et referment ainsi au fur et à mesure le passage, de
manière fluide.
Comme le dit Fuji, ‘c’est calme aujourd’hui’.
Dans
une des cellules un homme chante en effet. Chant oriental et doux, qui
apaise autour de lui, compagnons de migration, mais aussi policiers et
volontaires.
Une autre source précieuse...
Au
QG, nous sommes présentés triomphalement par Fuji : nous sommes
aussitôt accueillis par une rumeur de bonne humeur. Sur les visages
réunis dans cette cuisine reconvertie, c’est pourtant avant tout
beaucoup de fatigue que l’on peut lire.
Après nous avoir brièvement présentés, la réunion peut démarrer.
C’est Steve qui introduit.
Steve
est un compagnon de travail de Fuji, connu de longue date. Grand et
osseux, son visage se perd dans une barbe poivre et sel… qui n’a bientôt
plus rien du poivre. Assis dans un coin, il voit tout, même s’il ne dit
rien. Ou très peu.
Sa parole est d’or et sa présence seule semble suffire à donner force au groupe.
Au
milieu de la pièce, au centre des membres assis sur les quelques
chaises, canapés ou à même le sol sur un tapis récupéré, une bougie, une
fleur, un bouddha.
Steve fait sonner une clochette. Son ton résonne et s’évanouit.
Une suspension.
Au second coup de cloche, la séance est déclarée ouverte.
‘Quel est aujourd’hui votre degré d’énergie ?’
Question d’introduction.
Pour encourager le groupe, il commence par lui-même.
Il
avoue qu’à présent, après 3 semaines de présence, son degré d’énergie
est bas et qu’il est en train de quitter la zone de maîtrise. Qu’il aura
très bientôt besoin de se reposer et qu’il prévoie de faire un break
dans 3 jours.
Jim le suit.
Jim
est le compagnon de Fuji. Si Steve est d’os, Jim est de chair. Si elles
tendent toutes deux à rapidement revêtir un éclat immaculé, la barbe de
Jim est sans ordre et des bouclettes s’y mêlent même, tandis que les
poils semblent s’aligner avec rigueur sur le menton de Steve. Mêmes
petites lunettes rondes que sa compagne, Jim a par ailleurs sur la nuque
une petite queue de cheval rêche, tandis que le reste de ses cheveux,
également bouclés et sans ordre, se promène autour de son crâne,
délaissant le haut aux vents et tempêtes d’un esprit vif.
Si Steve est un sage tout en retenue, Jim est un sage farceur.
Lui
avoue que son niveau d’énergie est encore bon car il arrive encore à se
lever après n’avoir dormi que 3h et viser juste la cuvette des
toilettes…
Le
tour de table (ou plutôt le tour de salle) nous apprend que la nuit
précédente a été particulièrement éprouvante. Pluie et froid, et un flux
important et inattendu. Des malaises dans la foule, des cris, des
bousculades, des femmes et des bébés particulièrement vulnérables...
Des scènes éprouvantes multipliées durant les heures nocturnes, qui semblent parfois interminables.
L’automne
est bel et bien installé et ces heures s’étendent à présent et
grignotent toujours plus les énergies. Au global, l’énergie de
l’effectif semble bien entamée.
Cette ‘prise de tension du groupe’ effectuée, le travail à proprement parler peut débuter.
3
tableaux sont au cœur de l’attention : le premier porte les sujets de
l’ordre du jour, le second porte la liste des effectifs présents et le
dernier contient une trame d’affectation des ressources aux différentes
activités à pourvoir, selon les créneaux horaires : 22h-6h, 6h-14h et
14h-22h.
Les 3-8 : on pourrait se croire dans une entreprise…
Seulement,
ici, on ne compte pas les heures ni ne pointe, et il n’est pas rare
qu’une journée comporte à elle seule deux recouvrements de 3/8, jour de
semaine comme samedi-dimanche.
Les
points de l’ordre du jour sont inscrits au fur et à mesure, transmis
par chaque personne après avoir levé la main, et les sujets sont
priorisés en fonction des impératifs des différents participants. Chaque
sujet abordé durant la réunion, une fois clos, est effacé du tableau.
Une personne volontaire est affectée à cette tâche.
Un
coordinateur veille quant à lui à ce que le canal de communication au
sein du groupe ne soit pas perturbé, à ce qu’on ne se disperse pas outre
mesure, à ce que chaque problème ait une solution concrète avant que le
sujet ne soit clos ou au contraire décide, si un sujet est trop
complexe, s’il sera traité en dehors de la réunion ou non.
Les membres présents approuvent éventuellement les décisions en secouant les mains pour ne pas perturber la qualité de l’écoute.
Un secrétaire prend les notes et consigne tout cela avec rigueur.
Je
suis très rapidement épaté par la qualité de ces réunions : plus rien à
voir avec les débuts balbutiants entrevus à Munich presque 2 mois
auparavant...
L’effectif :
25 personnes environ. Une grande part venus d’Allemagne, et une autre
part venue du reste de l’Europe occidentale (Angleterre, Pays-Bas,
Danemark, Suisse, Italie, France), mais aussi d’Amérique du Nord
(Etats-Unis (Oregon), Canada), et enfin, quelques ‘locaux’ (Albanais et
serbes).
Autant de femmes que d’hommes. La majorité entre 25 et 40 ans.
Et nos 3 piliers de sagesse, autour de la soixantaine.
L’activité des bénévoles ne semble a priori pas extraordinairement ardue.
Après
tout la vocation du camp ne semble pas non plus compliquée en soi : il
suffit d’accueillir les migrants, les enregistrer et leur remettre les
papiers officiels pour qu’ils puissent traverser le pays jusqu’à la
frontière suivante… quoi de compliqué ?
Mais
au fur et à mesure des questions posées, je comprends que la difficulté
ne réside pas dans la complexité des actions à assurer, mais dans un
autre caractère intrinsèque à la situation : le perpétuel renouvellement
des effectifs dans un contexte lui-même en perpétuel changement…
‘Chaque jour est un nouveau recommencement’…
A l’entrée du QG des bénévoles, un sas où l’on se déchausse. Règle de vie commune.
Dans
ce sas, les téléphones portables, batteries d’appareils photos, de
frontales et autres objets électroniques se rechargent dans des
constructions exotiques de rallonges et triplettes parmi stylos,
rouleaux de scotch, papiers griffonnés, mouchoirs, monnaie, paquets de
chips, etc... Juste au-dessus de ce joyeux foutoir, sur les murs : un
nombre improbable de feuilles de diverses tailles et couleurs, scotchées
avec d’ultimes consignes laissées le jour du départ des bonnes volontés
qui se succèdent.
Une
lecture rapide que seuls les plus curieux engagent révèle rapidement
l’incohérence de toutes celles-ci. Toutes sont déjà des vestiges.
Des
consignes laissées à un instant t, pourtant proche sur le calendrier,
mais déjà si lointain dans la comparaison du contexte présent.
Contraintes,
environnement, équipes et règles changent ainsi chaque jour. Une
feuille A5 griffonnée laissée ainsi quelques jours devient tout aussi
rapidement un parchemin inutile.
La
cohérence de l’action n’est donc assurée que par la voix et je
comprends alors le soin qui est porté par ces 3 vétérans à ces
réunions...
Si
l’aide aux réfugiés, ici, a été assurée dans un premier temps par les
bénévoles (spontanéité et réactivité sont leur forces), la présence des
ONG (médecins sans frontière, Croix-rouge, SOS children, …) s’est
considérablement accrue ces dernières semaines, inversant de fait le
rapport de forces des énergies en œuvre : Fuji m’explique en a parte
qu’il y eut une période délicate où certains bénévoles, qui étaient
présents depuis 2, 3, voire 4 semaines (mémoire considérable dans ce
contexte de constant turn-over !), se sont vus considérés presque du
jour au lendemain comme persona non grata par des effectifs fraîchement
débarqués dans des blouses impeccables.
Des zones d’accès interdites se sont même rapidement multipliées, achevant ainsi l’affront.
Toutefois,
après ce premier temps d’arrogance, la réalité du terrain a rapidement
amené certains responsables d’ONG présents à revoir leur position et
reconnaître que l’aide de ces volontaires, même si non formés, pouvait
être d’un recours utile. Les zones à accès interdit ont peu à peu perdu
de leur imperméabilité et responsables des deux camps participent
finalement aux réunions mutuelles pour gagner en efficacité et
coordination…
Coordination globale : une autre composante des difficultés en œuvre…
Je
me rends compte que l’efficacité globale de toute cette organisation
est une construction fragile, telle un château de cartes où l’on
s’amuserait constamment à enlever une carte par ci, une autre par-là, en
ajouter une autre en haut, ou encore en bas… comment alors imaginer
réussir à construire une coordination transversale, de la Grèce à
l’Allemagne ?
La tâche, simple dans son concept, me semble à cet instant particulièrement ardue, sinon insurmontable.
A
cet aveu, Fuji sourit et me dit que là est alors tout l’intérêt de la
politique des petits pas qui guide l’action des bénévoles… se réjouir de
chaque nouvelle réussite, aussi modeste soit-elle.
Ce
jour, de nouveaux talkie-walkies ont été mis en place, permettant en
cas d’urgence de communiquer plus rapidement aux 4 coins de la zone. Un
propriétaire local a proposé de mettre à disposition la maison inhabitée
de sa mère disparue : le double d’espace pour dormir, et une nouvelle
salle de bain ! De nouvelles tentes sont arrivées pour abriter la file
d’attente de la pluie. Et enfin, 4 nouveaux bénévoles sont arrivés.
N’est-ce pas déjà formidable ?
…
Quand
nous sortons de la réunion, il fait nuit – la nuit est devenue plus
longue que le jour depuis un bon mois à présent. La file est très
courte, presque sans attente : une demi-heure tout au plus. Quelques
groupes de réfugiés arrivent, silhouettes scintillantes sous les
réverbères, dorées sous les couvertures de survie.
C’est calme.
Patrick,
un des membres forts de l’équipe de German Alliance multiplie les
allers-retours le long de la file d’attente. Il préfère quand c’est
moins calme… car ce calme l’inquiète : il a le goût de celui qui précède
la tempête...
Comme
d’habitude, les informations sur le nombre de personnes à venir se
contredisent et paradoxalement, alors que ce temps d’accalmie devrait
être mis à contribution pour se reposer, cela le ronge davantage.
Cette
inquiétude semble partagée par un certain nombre d’autres bénévoles qui
préfèrent alors ramasser les déchets laissés tout le long de la file
plutôt que d’aller se coucher pour trouver un sommeil qui ne viendrait
pas…
Derrière
les barrières, quelques berceuses sont fredonnées, des grands frères,
du haut de leurs quelques années, embrassent leurs cadets pour les
réconforter. Les raclements de barrières se succèdent rapidement, sans
heurt, tandis que les râteaux grattent le goudron et rassemblent en tas
sacs plastiques, gobelets et emballages divers...
Jour suivant – des petits riens précieux
La Serbie aurait un climat continental.
A
ceci près : elle ne connaîtrait pas de transition. Printemps et
automnes seraient ainsi réputés pour être particulièrement courts, voire
même inexistants… brutalité climatique.
Quand
l’équipe du matin prend ses fonctions le lendemain matin, cette rumeur
semble en tout cas se confirmer : il ne fait pas 5 degrés ce matin, soit
10 degrés de moins que 24h auparavant.
Le
vent s’est levé, mordant, et ce froid, à en croire les prévisions
météos à 15 jours (avec toutes les réserves légitimes que l’on peut
certes avoir) devrait rester présent de manière stable, tandis que la
pluie devrait rendre visite à tout ce petit monde de manière variable.
Dans tous les cas, pas de prévision qui ne soit propice à l’attente à
l’extérieur…
Un changement de temps soudain qui redistribue certaines cartes du jeu…
Dans
la file que nous découvrons à la relève, au petit jour, bonnets,
écharpes, foulards et couvertures semblent déjà avoir été distribués en
Macédoine. Malgré tout, certaines lèvres tremblent et l’on se presse les
uns contre les autres, prisonniers de l’attente.
Diana,
normalement affectée à la tente des cuisines au bout du camp, arrive
avec un jerrican de thé et des gobelets. Nous trouvons une caisse à
bouteilles pour le poser en bord des barrières et la distribution peut
débuter.
Accroupis
pour remplir les verres à hauteur de la caisse, nous ne voyons tout
d’abord que des jambes de l’autre côté de la barrière… mais bientôt des
mains apparaissent, tendues à travers les barreaux des grilles.
Image
marquante, mais heureusement fugace, car bientôt, toutes ont été
servies d’un gobelet de chaleur autour de nous, et nous pouvons opérer
différemment : Diana remplit des verres à l’avance et je les distribue
plus loin, afin que tout le monde puisse être servi dans cette cellule
sans avoir à jouer des coudes.
Barreaux, cellule… un champ lexical si froid. La chaleur alors distribuée dans ces gobelets suscite de grandes gratitudes.
Sur les visages, dans les regards, toujours cette fatigue.
Mais une force. Une dignité… que n’auront-ils eu à subir ?
Je
me pose la question en parcourant les visages de tous ces hommes et ces
femmes si semblables : tout au long de leur parcours, qu’un nombre
infini d’âmes sédentaires ne parcourrons jamais durant leur vie,
qu’auront-il vu, qu’auront-il subi ?...
De cette expérience, de cette traversée, quelle représentation du monde pourront-ils bien en tirer ?
Et ces enfants, quel souvenir pourront-ils bien garder de cette expérience ?
…
Giovanna
nous rejoint bientôt. Elle est italienne. Un peu plus de la trentaine.
Giovanna a une passion, qui l’a sauvée bien des fois dans sa vie : la
photo…
Giovanna
babille. Elle ne parle pas arabe, ni ourdou et encore moins farsi, mais
probablement comme toute personne née en Italie, parle avec son corps.
Je ne sais comment elle fait : pour engager une relation, elle grimace,
s’émerveille et s’exclame et adopte différentes attitudes en l’espace de
quelques secondes, elle singe, mime, surjoue… et ça marche. En quelques
minutes, elle crée une relation de confiance d’une qualité remarquable
et lorsqu’elle demande si elle peut réaliser un portrait d’une femme,
d’un enfant, d’un couple, d’un groupe, la crispation a disparu : la
confiance et la sympathie lui est prêtée sans plus tarder.
Un don.
Cela
pourrait être une source de profit condamnable : j’ai vu ainsi un des
bénévoles parvenir à ce degré de confiance au bout d’une demi-heure,
avec force d’effort, pour parvenir à être autorisé à prendre un bébé
dans ses bras, poser devant un de ses camarades, lèvres collées sur la
joue du nourrisson pour, une fois le cliché réalisé, redonner sans plus
d’égard le paquet à sa mère et poursuivre son chemin.
Giovanna, c’est autre chose.
Il y a du don dans son action, du don qui la guérit.
Du
don de soi qui s’opère par une photo : par l’action et la relation
créée par elle-même, ainsi que par le résultat, l’image, sur écran
numérique… mais aussi sur papier.
Giovanna
porte en effet autour du cou deux lanières : l’une pour son Reflex,
l’autre pour son bon vieux Polaroid, qu’elle ne remiserait pour rien au
monde.
Le
Polaroid : une petite magie en soi. Un clic, on ouvre la boîte, retire
la pellicule sous enveloppe, puis après quelques minutes d’attente qui
aura momentanément trompé l’ennui et le froid, on ouvre l’enveloppe et
dévoile la photo, remise à la personne photographiée.
Un don qui, dans ce parcours souvent mécanique et étranger, est alors pour la personne hors de chez soi d’une douceur infinie.
Si
un gobelet de thé suscite une gratitude débordante, que peut susciter
une telle attention ? J’ai vu plus d’une mère prendre Giovanna dans ses
bras et la serrer contre elle, regard brillant, et je jurerais qu’il y a
là une guérison pour chacune.
La météo, elle, n’a toutefois pas ce cœur.
La pluie, si la nuit s’en est allée, s’en mêle à présent.
Les
couvertures de survie sont dépliées dans des froissements métalliques
et déployées par-dessus les têtes, comme une banderole dans un gradin de
stades. Si de nouvelles tentes ont été reçues et mise en place, leur
nombre ne suffit pas encore à recouvrir l’intégralité de la file
d’attente… loin s’en faut.
En
remontant la file, je remarque rapidement que les cellules abritées ne
sont pas remplies tandis que la queue se prolonge à l’arrière, sous la
pluie. J’en informe les policiers, pour faire en sorte de mieux répartir
les groupes : le contact est glacial et peu d’entre eux semblent
considérer ce que nous pouvons bien avoir à leur dire. Très peu
d’ailleurs ne parlent anglais tant et si bien que la relation est
naturellement malaisée... Virilité, froideur et mépris, telle semble
être la culture policière par ici.
On ne répond, ni ne réagit aux appels, aux sollicitations.
Un autre volet de coordination malaisée.
Tandis
que la matinée s’écoule, la file d’attente reste fluide. Une heure à
peine d’attente avant d’entrer dans le camp. Les fourgons militaires de
la relève arrivent, et une bonne moitié d’entre eux repartent. Quelques
camions de la Croix rouge, quelques taxis, les bus qui se succèdent,
tout circule sans difficulté. Même la pluie n’a finalement pas duré.
Avec le thé et quelques polaroids, les discussions et témoignages s’engagent facilement.
Fuji
nous avait expliqué que la majeure partie des réfugiés qui étaient ici
avaient un très bon niveau d’éducation. Cela aiderait selon elle au bon
déroulement des choses : leur comportement au regard des situations,
leur attitude devant la fatigue, la douleur, leur calme, dans un
environnement si inhospitalier, contribueraient fortement à ce que tout
se passe bien.
La
situation en Turquie ou même au sud de la Grèce serait bien plus
délicate, a-t-elle entendu dire : la migration s’y arrêterait en effet
pour les plus démunis... avec les complications que cela peut supposer.
Ceux
qui sont moins fortunés n’auraient en effet pas les moyens de venir
jusqu’ici et resteraient sur place pour la majorité d’entre eux, dans
des zones déjà fragilisées en temps normal...
Hasan,
avec qui nous avons engagé la conversation, nous explique ainsi que
c’est la première fois qu’il a l’impression d’être traité simplement
comme un être humain, et que c’est un réel réconfort.
Le
comportement de la police en Macédoine aurait été détestable, et
l’accueil qui leur aurait été fait en Grèce très contrasté d’un endroit à
l’autre : l’impression parfois d’être des sous-hommes, des animaux… des
criminels.
Tandis
que nous parlons, je m’amuse de voir un jeune garçon réprimander son
petit frère lorsqu’il redemande du thé… et je me souviens de mon premier
contact avec l’un de ces réfugiés, Gulfani, rencontré en Bavière, et de
ma première réaction, qui avait été de lui tendre un billet, à toute
fin utile... quel chemin parcouru depuis.
Un
des chiens errants passe à proximité de nous, tandis que nous parlons :
aussitôt, quelques enfants s’approchent des barrières pour essayer de
le toucher en tendant le bras à travers les barreaux. Diana,
toujours pleine d’égard, interrompt de suite sa distribution de thé,
rejoint le chien en question, le caresse et parvient bientôt à si bien
le dompter qu’il se laisse emmener à portée de main des enfants. A
l’écoute des babillages ravis, tout le monde sourit.
Lorsque
je remarque qu’un nourrisson n’a pas de chaussette, je tâte son pied
pour sentir s’il est froid ou non. Un homme de la file proche de là
prend dans sa main l’autre pied et déclare en anglais ‘hummmm… 37,8°C,
tout est normal’, propageant la bonne humeur ambiante.
Les
choses se passent bien. En douceur. Quand une barrière s’ouvre, on ne
se précipite pas. On se retourne au contraire, pour nous dire merci et
au revoir. Même les enfants ont appris les rudiments : pouce levé, ‘OK,
good bye !’.
Les heures se suivent ainsi.
Un
ado montre sa cheville : enflée et doublée de volume, un membre d’UNHCR
est prévenu pour qu’il s’occupe de lui. Une femme enceinte est
fatiguée : une chaise est apportée dans la file pour qu’elle se soulage.
Un bébé a faim : une nouvelle quête pour aller chercher à manger à
l’abri pour nourrissons. De l’eau chaude pour un biberon : le thermos
confié est aussitôt apporté au même abri, rempli, à la température adéquate et rapporté… autant de ‘petits riens’ qui font la différence.
Des
petits riens importants, dispensés par cette vingtaine de bénévoles qui
s’activent sans compter en se relayant au fil des heures.
A
la relève, nous rapportons le jerrican aux cuisines. Diana en profite
pour préparer une nouvelle marmite de thé (ou plutôt de ‘Tschai’, comme
ils le nomment). Avec beaucoup de sucre, précise-t-elle : ‘ils l’aiment
très sucré’.
Dans
ce coin cuisine, des feuilles de papier et des crayons de couleur. On
expose les dessins des enfants. Des ballons sont distribués et sur ces
sphères molles bientôt gonflées, on dessine des visages au marqueur. Des
guirlandes lumineuses, des marmites qui bouillissent, de la musique.
Autant de petites attentions qui apportent chaleur et réconfort.
Quand
nous revenons avec le jerrican plein le long de la file d’attente, la
pluie a repris et je crois rêver quand je vois un des policiers ajuster
le poncho d’un enfant.
Goran
(c’est son nom) a même gagné en chaleur (est-ce grâce au verre de thé
que Diana lui a apporté un peu avant la relève?). Quand nous le croisons
à présent, il nous salue d’un léger geste de la tête.
Et
lorsque plus tard nous apportons un coup de main à l’équipe
d’après-midi pour prendre un soin particulier d’une vieille dame, nous
devinons même l’esquisse d’un sourire de contentement derrière son
masque d’impassibilité professionnelle.
‘Professionnelle’…
Un mot surprenant et qui semble si peu approprié lorsqu’on parle des policiers ici…
Sécurité et corruption
Le
camp est situé en marge de Preševo, entre zone industrielle et quartier
de la gare. La circulation a été déviée et les bus qui arrivent de la
frontière ne sont pas autorisés à pénétrer dans le quartier. Ils
déposent donc les passagers à une patte d’oie, et 400 mètres environ
restent à parcourir jusqu’au début de la file de barrières.
Le
bus point, tenu par les bénévoles est situé juste quelques dizaines de
mètres derrière l’arrêt des bus, où un policier gère la circulation.
Entre ce bus point et le bout de la file d’attente, un espace de ‘no
man’s land’ reste ainsi non surveillé.
Un espace de difficulté croissante qui s’avérera bientôt problématique.
La
vocation du bus point est avant tout d’orienter les nouveaux arrivants.
Leur expliquer en quoi consiste cette nouvelle étape et répondre à
leurs éventuelles questions. La communication se fait essentiellement en
anglais : il est en effet rare qu’aucun passager ne le comprenne, il
suffit alors de trouver un interprète qui traduise ensuite au groupe.
Et
si jamais il n’y a pas moyen de communiquer directement, les
instructions essentielles sont affichées et traduites dans les langues
utiles: pour traverser le pays, vous avez besoin d’une autorisation qui
sera valable 72 heures, pour cela vous devez être enregistrés, vos
empreintes digitales vont être prélevées ; des soins, des vêtements et
de la nourriture gratuite vous attendent, ainsi que des bus, pour vous
emmener à la frontière croate. Le bus coûte 35€ par personne et est
gratuit pour les enfants.
Les consignes reçues, tous reprennent sacs et enfants et poursuivent la route, vers le camp.
Quelques
dizaines de mètres plus loin, le long du ‘no man’s land’, les taxis se
multiplient, promettant à ces réfugiés un aller direct jusqu’en Croatie,
sans ces complications administratives, transfert plus rapide,
confortable et moins cher. Et l’attente dans le froid en moins…
Selon
la taille des groupes qui arrivent, les chauffeurs de taxi
s’enhardissent, mêlant parfois intimidations aux arguments de
marchandage avec plus ou moins de véhémence, comme des corbeaux autour
d’une charogne. Ils exploitent la moindre faille, dont la principale
d’entre elles : la peur de laisser les empreintes digitales, la peur de
voir un permis de séjour avorté…
Les consignes aux nouveaux arrivants doivent bientôt être complétées par des ‘vous avez besoin
des papiers pour passer la frontière, sans quoi vous serez reconduits
ici lors de contrôles ; Ne vous fiez pas aux conducteurs de taxis, la
prise d’empreintes et faite pour votre propre sécurité, pour pouvoir
assurer un lien entre vous et vos papiers d’identité que plus d’une
personne ici serait ravie d’utiliser ; la Serbie ne fait pas partie de
l’UE, ne vous inquiétez pas, ces fichiers restent en Serbie et n’ont
aucune influence sur votre avenir en Allemagne…’.
Le
passage de consigne prend évidemment davantage de temps, mais le
complément est important : une question de sécurité. Mais pour ce nouvel
arrivant, vers qui tourner sa confiance ?
Plus d’un parmi nous ne mettrait pas sa main à couper sur l’exactitude des dernières infos concernant les fichiers d’empreintes…
Si
au début, seulement quelques taxis locaux tentaient d’approcher cette
manne juteuse (le salaire moyen en Serbie tourne autour de 350€ par
mois : c’est le prix du bus pour dix personnes), la rumeur n’a pas tardé
à se propager et ils sont à présent toujours plus nombreux à tourner
pour tenter de tirer profit de la situation.
Le
policier au carrefour, officiellement, est chargé de les conduire vers
la déviation et leur refuser l’accès au lieu. Evidemment, il y a
toujours un passage, une rue adjacente, un raccourci non surveillé pour
accéder au no man’s land, et le policier peut ‘naturellement’ ne pas
tout voir...
Selon
les équipes de policiers, paix autour des réfugiés ou cohue totale…
scènes identiques lorsque les réfugiés quittent le périmètre officiel
des ONG et entrent dans la zone de ‘répit’ : des rabatteurs les
harcèlent aussitôt, les caressent, leur font la cour avec rudesse,
toujours avec plus ou moins d’insistance en fonction des policiers
présents.
Les différences d’attitudes sont nettes d’une équipe à l’autre.
Et de la nuit.
Le long de ces 400m, aucun éclairage. Une semi-périphérie propre aux quartiers industriels où l’obscurité fait son œuvre.
Quand
un bénévole voit une famille se faire embobiner et vient demander si
elle a besoin d’informations, rapidement, les conducteurs de taxi
l’invitent à continuer son chemin, lui déclarant que tout va très bien,
qu’il n’y a pas de problème, toujours sous des sourires aigres-doux…
très aigres.
Le
point information est peu à peu pris à partie. Des groupes de
chauffeurs de taxis se promènent autour, en répétant des ‘taxi, mafia !’
sous des rires provocants, des vendeurs de cartes SIM essayent de
sympathiser, se proposent comme volontaires pour aider.
Des tensions sous-jacentes et croissantes qui conduisent bientôt à ne plus affecter de femme à l’équipe de nuit.
Quand
le sujet est abordé à la réunion suivante, l’une d’elles, affectée au
Bus Point la nuit précédente, témoigne et éclate en sanglot, désemparée.
Quelqu’un propose d’engager la conversation posément avec ces
chauffeurs: proposition qui suscite aussitôt une vive réaction des
quelques volontaires albanais et serbes locaux.
Selon
eux, ce serait peine perdue. Ils seraient couverts dans ce ‘putain de
pays corrompu’ : chefs de police et chefs de flotte de taxis seraient de
mèche… il faut imaginer que c’est une mine d’or pour tout le monde. La
technique est d’ailleurs très simple : on rabat un groupe avec
différents arguments, relevés d’empreintes en tête, et en fonction des
réactions, on fait monter les enchères. 10€ par personne pour les plus
récalcitrants, ou si on sent que cela est possible, on monte à 20, 25,
après tout, c’est toujours mieux que les 35€ des bus ; on passe à un
endroit où les attend par hasard un policier, le policier fait son
contrôle et menace de faire retourner tout ce monde sans papier là d’où
il vient, sauf bien sûr si un arrangement peut être trouvé… au meilleur
des cas, il ne s’agit que d’argent.
C’est alors la première fois que ce camion retrouvé en bord d’autoroute en Autriche m’apparaît avec autant d’horreur…
Steve
nous apprend toutefois, selon des sources des ONG, que de vrais
contrôles s’opèrent et que quelques arrestations ont déjà eu lieu.
Quelques taxis sont même revenus accompagnés pour redéposer leurs
passagers. Mais en proportion dérisoire…
Tous
conviennent rapidement que le point info bus devient un point
sensible : il est alors décidé de faire davantage tourner l’effectif
afin d’éviter de concentrer les crispations sur une personne trop
longtemps.
Il
n’y a jamais de conflit direct. Ce sont des grignotages, des danses de
charognards à l’affût, qui testent sans cesse la fermeté des défenses
pour savoir jusqu’où ils peuvent aller.
Un
vendeur de carte SIM qui vient se proposer pour devenir bénévole et
demande pourquoi il n’aurait pas droit. Après tout, qu’aurions-nous de
plus ou de mieux que lui, qui sommes-nous pour lui refuser sa bonne
intention, qui sommes-nous après tout ici, chez lui, dans son pays ?
La bonne intention tourne bientôt en menaces déguisées, toujours avec le sourire…
D’autres
la jouent autrement, caressent dans le sens du poil, nous appelle leurs
amis, au fur et à mesure des jours qui passent. Ils repèrent une
personne, sympathisent, lui touchent le bras un jour, lui tapent sur
l’épaule le suivant, lui caressent la tête encore un jour suivant...
D’autres
encore marchandent. On demande un poncho, pour la famille. Un sac
plastique. Un rien. Un rien qui évidemment croît toujours davantage :
quand un bénévole cède en donnant un paquet de sacs poubelles pour avoir
la paix, bientôt la même demande lui est faite par une nouvelle
personne, justifiant la légitimité de sa requête par le fait qu’un
autre, avant lui, l’a vue satisfaite, alors pourquoi pas lui…
Sans cesse, ils tournent et ils dansent… et requièrent une attention constante.
Lorsque
les bus se suivent à une cadence trop élevée et qu’il devient difficile
de gérer le flux, les vols se multiplient. Toujours par grignotage. Un
sac de sport. Une lampe. Un étui à appareil photo…
Là
encore, leur témérité est fonction des équipes de police, dont le
comportement de l’une à l’autre est très varié : l’un refoulera tout ce
petit monde, reconduisant tous les taxis non locaux, tandis que l’autre
se montrera d’une acuité très limitée, demandant parfois même au
chauffeur qu’il ne voit pas passer de détacher l’enseigne du toit et de
la mettre sous le siège…
Charité bien ordonnée…
Si
charité bien ordonnée commence par soi-même, force est de constater que
la plupart des bénévoles ne prennent guère soin d’eux-mêmes. Ils
dépensent naturellement leur énergie sans compter… jusqu’à épuisement,
tels des étoiles filantes.
Les
nuits sont toujours trop courtes, les repas sautés. On oublie même de
revêtir un poncho lorsqu’il pleut, tandis que les sollicitations les
grignotent, les provocations les fragilisent sans qu’ils ne s’en rendent
compte, et parfois, d’un coup sans prévenir, la machine qu’on croyait
infaillible implose.
Là aussi, l’expérience de nos 3 vétérans est précieuse.
Steve
débute chaque réunion par un préambule qui est une respiration. Un
temps de suspension accompagné de quelques mots, toujours posément, qui
invite chacun à se souvenir de pourquoi il est ici, et à s’interroger un
instant sur le but de son action. Cette manière de recentrer chaque
jour sur l’essentiel durant quelques instants, le son de la cloche qui
sonne par deux fois, la bougie au centre de la pièce contribuent à voir
là un rituel religieux…rituel durant lequel toutefois chacun semble se
retrouver, au moins quelques instants.
Fuji,
en dehors de ses heures d’affectation à telle ou telle équipe, veille à
ce que le QG reste vivable : là aussi, mille petits riens font la
différence. On définit une zone de stockage de sacs, une zone de
stockage de nourriture, on étiquette les rayons, les placards, les
tiroirs. On veille à ce que les lieux de sommeil (il y a toujours
quelqu’un qui dort quelque part à n’importe quelle heure de la journée)
soient le moins perturbés possible. La mise à disposition de la nouvelle
maison est une respiration pour tous. Fuji, aidée de Jim, l’aménage de
sorte à exploiter au mieux cet espace en vue du repos.
La
touche de Jim, elle aussi précieuse, envahit peu à peu les lieux :
l’humour. Des post-it de différentes tailles et couleurs investissent
bientôt la porte d’entrée (‘Brrrrrrrrr, ferme vite la porte !’), la
salle de bain (‘salut joli petit corps nu, n’oublie pas de bien rincer
la baignoire avant de te rhabiller !’), la cuisine (‘Si tu espères que
ta mère fasse la vaisselle, n’oublie pas de l’amener !’).
Le
soir, comme une récompense du jour qui vient de passer, c’est
restaurant, chez Wiki, grand gaillard serbe à la stature de rugbymen
courbé en deux comme aux petits soins. Il a vécu en Allemagne durant la
dernière guerre et en a ramené une maîtrise de la langue toute relative,
mais très appréciée.
La
nourriture en Serbie ne vaut rien (une assiette de goulasch coûte par
exemple 2€, une assiette rumsteak-frite 3,5€) : pour 10€ par personne,
c’est un véritable festin chaque soir, entrée, plat et vin dans des
proportions gargantuesques et dont les restes sont ramenés au QG pour
l’équipe du soir.
Si
au début Wiki, comme tout le monde, se frottait les mains par l’appât
du gain, une réelle complicité s’est développée au fil des jours. Quand
nous arrivons avec nos mines éprouvées, nous sentons qu’il y a du
sincère dans son ‘alors, comment ça va ?’. Les portions sont toujours
plus généreuses, pour le même prix.
Jim
dit sans qu’on ne sache vraiment s’il plaisante ou non que c’est parce
qu’il a sûrement gonflé honteusement ses tarifs au début et qu’à présent
sa conscience le travaille jour après jour...
Le
hasard a voulu que Giovanna ait son anniversaire juste durant ces
quelques jours de présence : schnaps local, quelques bouteilles de
rouge, feux d’artifices et gâteau sont généreusement offerts... éléments
de gaieté qui couronnent de longues et éprouvantes journées, goûtés
avec un appétit démultiplié.
Jim,
philosophe sensible derrière son humour de bonhomme, se penche bientôt
sur mon épaule et me dit: ‘regarde cette table… n’est-ce pas
magnifique ? Pas d’âge, pas de nationalité… étrangers et frères…’
Alors
que je me tourne vers lui, tout ce que je vois à cet instant, ce sont
deux petits verres ronds dans lesquels scintillent les bougies, tandis
qu’un joyeux chant envahit la tablée…
Le
temps que le gâteau soit coupé et servi, nous avons perdu deux
convives, endormis sur leur chaise. Sur les visages détendus, la fatigue
se lit toutefois comme à livre ouvert. Un drôle de mélange que l’on ne
voit guère que sur les visages d’enfants. On se raconte les belles
scènes de la journée, les moments qui resteront de bons souvenirs pour
longtemps, les raisons de toujours espérer.
On se montre quelques photos prises durant les rushs de la journée.
Giovanna
fait tourner quelques polaroids. Des enfants pleins de vie, des mères
au regard doux, des groupes à la camaraderie franche.
L’une d’elle cependant est terrible.
Un
jeune garçon, seul y est assis sur un pare-chocs à l’arrière d’une
voiture. Visage dans les mains et téléphone à l’oreille, il est courbé
en deux, coudes appuyés sur les cuisses.
Si l’on y prête suffisamment attention, on remarque que le sol, entre ses pieds, est humide, comme criblé.
Giovanna explique qu’au moment où elle prend la photo, elle ne l’avait pas remarqué.
Qu’elle ne le savait pas encore… ce garçon vient alors d’apprendre par téléphone que sa mère n’est plus.
Tempête et évincement
Patrick avait raison.
La tempête qu’il redoutait éclate le jour suivant.
A la relève de poste du matin, les choses restent encore calmes.
La nuit s’est déroulée de manière fluide. Peu de bus.
Goran
a été affecté à la gestion de la circulation, vers le bus point : très
peu de taxis dans le no man’s land. Seuls les chiens errants semblent
avoir pu profiter de la nuit : deux d’entre eux se promènent encore avec
un sac plastique dans la gueule, déposés par quelque réfugié à la
descente du bus et contenant encore du pain.
A
la relève, il fait encore nuit. Si l’anglais ne parvient pas à ouvrir
une porte de communication, on accompagne à la lampe de poche les
nouveaux arrivants vers les différentes affiches traduites. Dans le
cercle de lumière, les visages se pressent les uns contre les autres
pour pouvoir lire.
Regardant dans la même direction.
Parfois,
on lit à voix haute, mais dans la nuit finissante, la voix n’ose
rarement plus que le murmure. Le doigt, pour aider la lecture,
accompagne les mots les uns après les autres.
De droite à gauche.
Nulle
n’est alors besoin de parler la langue pour constater le moment où la
consigne est comprise : l’interrogation sur les fronts s’efface et
laisse place pour quelques temps à une résolution.
Celle de poursuivre plus en avant, et de régler cette nouvelle étape.
Chose
amusante : un gilet fluo suffit à faire autorité. Lorsque les groupes
descendent du bus et s’approchent, il n’est pas rare qu’on nous montre
spontanément des papiers, des autorisations, écrites en langues
diverses. Certains posent même leurs sacs et semblent attendre que nous
leur donnions l’autorisation de passer.
Il
nous faut régulièrement préciser que nous sommes des volontaires, venus
de différents horizons et que nous ne sommes pas de la police. Nos
consignes et mises en garde semblent alors être écoutées à la fois avec
davantage d’attention et moins de crainte.
Enfin,
ces gilets semblent nous donner également quelque droit d’arbitrage et
nous pouvons être pris à témoin lors de quelque conflit, pour
l’essentiel entre réfugiés et conducteurs de taxi qui les ont amenés
depuis la frontière, à 4 km de là. L’un prétextant avoir payé la somme
convenue (30€, parfois 50€, voire même au-delà !!), tandis que l’autre,
dans un allemand approximatif, jure devant Dieu ne pas avoir été payé…
situations délicates que l’on résout, une fois de plus, plus ou moins
aisément en fonction du policier qui sera présent.
Là
encore, Goran sera d’un secours précieux : à chaque fois que le cas se
présentera, le conducteur de taxi n’insistera pas longtemps.
La vulnérabilité des migrants est celle de tout voyageur… aggravée bien sûr par tous les vautours rassemblés.
Cela
est rare, mais il arrive que des femmes voyagent seules, avec des
enfants. L’une d’elle, si fatiguée que sa voix semblait de cristal,
prête à chaque instant à se rompre… fragile comme une enfant. Tandis que
la fatigue appelle généralement quelque réflexe animal d’agressivité
d’auto-défense, là, rien d’autre que la vulnérabilité. Un appel non dit.
Une détresse.
Détresse
également quand l’évocation du prix du bus dépasse ce qu’il reste de
finance à une famille et éteint la dernière lueur d’espoir. Nos gilets
fluos semblent devenir des ailes d’anges tombés des cieux vers lesquels
on se tourne en dernier recours :
‘Qu’allons-nous faire ?’...
Goran
ne semble pas imperméable à tout ce qui se joue ici. Entre deux bus,
postés au carrefour dans le vent, nous buvons le café ensemble, tentant
tant bien que mal de communiquer.
Au dernier jour, et ça je ne l’aurais jamais cru, il nous serrera tour à tour dans ses bras avant de nous quitter.
14h déjà. La relève.
Les
bus depuis le milieu de la matinée se sont succédés sans interruption
et la file d’attente à présent est d’environ 5 à 6 heures. Le rush
redouté.
Pour compliquer le tout, la température ne dépasse pas les 8°C et la pluie a fait son retour.
Jim
qui prend le relais au bus point me remet un document officiel rédigé
en arabe et trouvé parterre : si jamais je parvenais à retrouver la
personne à qui appartiennent ces papiers dans la file…
La
file… grosse comme je n’ai jamais vue. Si grosse qu’il a fallu en
élargir l’espace, empiétant sur la voie de circulation. Les convois
militaires et humanitaires circulent au pas, dans une extrême vigilance.
Des ponchos, reçus en nombre la veille, ont été distribués. Bleus :
l’analogie avec un fleuve qui grossit n’en devient que plus évidente. Le
long de la file, de nouveaux bénévoles. Pas de thé : il n’y ont pas
pensé, ou bien ne savaient pas. Chaque jour, un nouveau recommencement.
Je
remonte la file d’attente. Les visages sont avalés dans des capuches,
inclinés comme à la prière. L’ambiance n’est plus la même. Des enfants
pleurent, l’impatience gagne les esprits, d’un côté de la barrière comme
de l’autre. Les bonnes volontés s’effacent tandis que la fatigue gagne
du terrain…
Dans
ce froid et sous cette pluie, je sens moi-même que je suis moins à même
de porter secours et regarde plus souvent parterre qu’à hauteur de
visage.
Les
papiers trouvés ne trouvent pas leur propriétaire. Je les remets à
UNHCR, afin qu’ils puissent les remettre au centre d’enregistrement. En
repartant vers les cuisines, je ne reconnais plus la place ‘de répit’.
Une pellicule de boue épaisse a recouvert le goudron, et des fourgons
militaires y stationnent en permanence. A l’écart de la place, un homme,
en sentinelle, mitraillette à l’épaule.
Autour
des bus, une pagaille sans nom. Alors que je sors mon appareil photo,
je suis pris à partie par l’un des rabatteurs qui me demande ce qu’il y a
de si intéressant à photographier.
‘… aucun jour ne ressemble au précédent…’
Dans
cette ambiance électrique, les journalistes de Reuters ne tardent pas à
débarquer. Dans la file d’attente, on commence à pousser, à se
bousculer. Les cris des policiers se multiplient.
La
cohue est filmée. Quelques prises de son, quelques photos. En une
heure, le sujet est fait et alimentera les agences de presse.
La
réunion de ce mercredi est une réunion particulière : dès demain, nos 3
vétérans quitteront les lieux. De même qu’un bon nombre des volontaires
présents. Simple hasard ou conséquence de la rigueur soudaine de la
météo, une grande partie de l’expérience cumulée ces dernières semaine
va disparaître en même temps. Une situation dommageable que l’on voyait
venir…
Peu
de personnes dans la pièce. On patiente encore avant de commencer. Dans
ce temps d’attente, on peut sentir quelques tensions entre certains
membres, à bout de force. Certains toussent. Usure de l’effectif… Fuji
s’enthousiasme du radiateur qui a été installé ce jour dans la salle,
‘c’est super d’avoir un peu de chaleur, n’est-ce pas ! On se croirait
presque à la maison !’ : cela parvient à susciter quelques réactions
joyeuses.
La
porte s’ouvre : Tefta, l’interlocuteur local en relation avec la
municipalité, est suivi d’un groupe d’une petite dizaine de personnes,
toutes provenant de Preševo. Derrière l’accueil enthousiaste qui leur
est fait, je remarque la réserve de Steve et de Jim…
On se sert sur les canapés, s’assoie parterre.
Steve
fait tinter la cloche, pour un temps de respiration… perturbé par les
nouveaux arrivés. On tripote un sac plastique, grignote des chips…
second coup de cloche.
Steve nous invite en ce dernier soir à nous interroger sur quel espoir nous a conduit à venir ici.
Le
mien : parvenir un tant soit peu, en témoignant de ce que j’aurai vu, à
rendre plus humain l’accueil qui pourrait être fait à ces réfugiés à
leur arrivée en France.
Jim coordonne la réunion. On dresse l’ordre du jour et démarre sans plus tarder.
Parmi
les nouvelles du jour : l’organisation de convois de vêtements neufs,
on perd en effet trop de temps à trier les vêtements de collecte et
cette énergie sera plus utile ailleurs, notamment auprès de la file
d’attente ; l’ouverture de la ‘German villa’, une maison louée par
German Alliance qui permettra d’accueillir au chaud quelques familles
avant la queue. Un local industriel serait également en préparation pour
pouvoir transférer la queue à l’abri. D’autres tentes devraient
arriver. UNHCR propose par ailleurs de réaliser 2 files afin de limiter
l’attente pour les personnes les plus fragiles.
Devant la menace du froid, les initiatives se multiplient de toute part… et toujours ce manque de cohérence globale.
Jim
transmet une demande – très inattendue – faite par un chef de police
sur quelques conseils de management qui pourraient l’aider à gérer plus
efficacement son équipe.
Une
demande cocasse plutôt symptomatique qui résonne avec un constat que
j’ai pu faire au fil des jours : les structures de coordination,
communication, décision émanent toutes ou presque de structures
internationales.
Nos
3 vétérans, pour la seule équipe des bénévoles, n’en sont-ils après
tout pas l’exemple typique ? Les relais passés ces derniers jours ont
par ailleurs été remis à un danois, 2 allemands… et les quelques
volontaires locaux sont souvent utilisés comme petites mains.
Steve
poursuit avec une nouvelle qui rapidement consterne la plupart des
personnes présentes : un nouveau trafic s’organiserait au sein même des
bus. Le chauffeur demanderait aux gens de lui remettre leur autorisation
officielle pour traverser le pays au moment où ceux-ci montent dans le
bus, et ‘oublierait’ de les leur rendre une fois les gens descendus.
Parfois cela marche, et les papiers sont revendus à des chauffeurs de
taxi qui les proposent eux-mêmes aux réfugiés contre rémunération…
La
tente des cuisines a été visitée par les services d’hygiène.
Interdiction de faire des soupes. Interdiction de distribuer de la
nourriture non emballée. Interdiction de distribuer les fruits. Et
enfin, une grosse moitié du stock a été saisie, déclarée impropre à la
consommation.
Tefta
prend enfin la parole et explique que le gouvernement serbe a défini
les règles de fonctionnement qui entreront en vigueur dès le 1er
novembre (soit à peine 10 jours plus tard) et dont voici la teneur : il
déplie une feuille A0 manuscrite, l’accroche au tableau et la lit.
On
y retrouve les horaires des équipes (modifications mineures, les
créneaux étant décalés de 2h), les effectifs à prévoir par type
d’activité… mais aussi et surtout la répartition au sein des équipes
entre locaux et internationaux…
Je
comprends aussitôt la réserve constatée sur les visages de Steve et Jim
à l’entrée de cette ‘relève inespérée’… si le gouvernement serbe avait
voulu reprendre la main et évincer les bénévoles internationaux, il ne
s’y serait pas pris autrement.
Aucun
doute n’est plus permis à la lecture des articles suivants : l’effectif
des bénévoles ne pourra pas dépasser 25 personnes, dont 10
internationaux, qui devront se faire connaître 3 jours minimum avant, en
s’enregistrant officiellement avec présentations de leurs papiers, et
devront s’engager pour une durée minimale d’une semaine.
Autant de mesures dissuasives… la messe est dite.
Tufta
demande à Jim le marker : Jim le lui remet, avec le sourire en lui
disant qu’ils feront du bon boulot, il n’en doute pas…….
Tufta
remplit le tableau d’affectation de l’équipe du matin par toutes les
personnes nouvellement présentes, puis remet le marker à Jim en lui
laissant le loisir de compléter l’effectif avec les internationaux.
Les sujets sont balayés dans un temps record, la réunion est close.
Les locaux s’en vont, suivi par une partie de l’équipe habituelle.
Une
fois la salle vidée aux deux tiers, Lisa, qui avait assuré la fonction
de secrétaire, assise parterre, ne peut retenir plus longtemps ses
larmes et s’effondre.
Elle aussi a compris ce qui s’était joué ici.
Fuji
s’approche d’elle, doucement, et l’enlace, tout aussi doucement. Steve
les rejoint bientôt, s’accroupit et pose sa main sur l’épaule de Lisa,
trouvant quelques mots justes.
Faut-il
voir dans cette réappropriation locale de l’action bénévole un signe
encourageant (après tout, en étant locale, cette ressource devrait être
davantage stable…) ou au contraire tout à fait inquiétante (dans quelle
mesure cette relève est-elle en relation avec tous les trafiquants de
toutes sortes qui se multiplient toujours davantage ?) ?…
Pas de restaurant ce soir.
L’équipe de nuit est sans ressource. Le bus point est abandonné.
Quand
nous sortons, nous entendons des cris dans des porte-voix. L’ambiance
n’est plus électrique, elle est explosive. Sous la pluie, en bout de
queue, les gens sont forcés à rester assis parterre. La révolte de
certains réfugiés a été matée par la force : un cordon de militaire
borde l’arrière de la queue. Si quelqu’un bronche, on frappe de la
matraque sur la grille en hurlant dans le porte-voix.
Traités comme des criminels… indignement.
Errant
dans ce chaos, nous sommes à présent tout à fait impuissants. Les taxis
remplis se suivent les uns les autres… comment ne pas préférer la
chaleur immédiate de sièges confortables au traitement infligés par la
‘voie officielle’… les charognards sont à la fête.
Steve est silencieux.
Jim
regarde tout cela sans perdre son sourire, même si le cœur n’y est pas.
Il observe et apprend et répète dans sa barbe, à intervalles réguliers
et à mi-voix, comme un mantra :
‘Très intéressant…’
Matinée d’adieux
Je
quitte momentanément le groupe en fin de soirée, à la recherche d’un
endroit où envoyer quelques mails. Quand je pénètre dans le cybercafé,
son propriétaire aperçoit mon gilet fluo et me propose aussitôt un café,
offert par la maison. Pas de refus.
Quand
je lui demande combien coûte la connexion, il me demande de me
retourner. Quand il parvient à lire l’inscription officielle sur le
gilet, il me sourit et me dit que ce sera gratuit pour moi, bien sûr.
Des gilets fluos se sont multipliés en fin de journée… et il faut à présent aussi s’en méfier.
J’apprécie cette forme de loyauté qui devient rare.
Chez Wiki, j’avale rapidement une soupe, en compagnie de Giovanna.
Nous ne parlons guère.
Wiki nous tape sur l’épaule quand nous partons, nous souhaitant toute la chance possible pour l’avenir.
La nuit, dans le nouveau QG est particulièrement silencieuse.
Une nuit teintée de deuils.
Au
petit jour, on boucle les sacs, resserre les lanières, clippe les
ceintures. Tous auraient souhaité repartir avec un sentiment de devoir
accompli. Comment y parvenir dans de telles conditions ?...
Dehors, toujours la pluie.
3°C.
Les
volontaires se quittent peu à peu, après de longues étreintes
renouvelées... comment retrouver sa vie normale après tout cela ?
…
De
mon côté, ma tenue de cycliste mode hivernal est enfilée, non sans que
cette question me tourne sans cesse en tête : ‘rester ?’….
Un
sentiment de responsabilité s’adonne à un bras de fer avec une partie
de moi, qui, cartésienne, répète que si les conditions pour partir ne
sont pas bonnes aujourd’hui, elles ne le seront pas non plus demain, ni
un autre jour… et puis mon avion m’attend… déjà enregistré…
Quand toutes mes affaires sont réunies et que la carriole est refermée, je me sens minable.
Giovanna vient me trouver, elle est prête à partir. Nous commençons par nous embrasser… avant de nous étreindre simplement.
‘Prends soin de toi’…
Dans
ma tenue de cosmonaute, je remonte la rue à la recherche de Steve, Jim
et Fuji. La situation s’est détendue par rapport à la veille : les gens
sont debout, toujours sous la pluie en bout de file, emmitouflés dans
des ponchos bleus, des couvertures de survie dorée et des parkas
militaires.
Je
croise Jim : il me dit, toujours sourire sur le visage, défense réflexe
à un cœur trop sensible, ‘nous cherchons une personne qui ne respire
plus… tu ne l’aurais pas croisée par hasard ?’
…
Steve
est à l’autre bout de la rue, méconnaissable : il hurle, fait de grands
gestes, s’en prenant à Saif, notre précieux interprète arabe et ourdou.
Je crois comprendre que ce dernier lui a remonté un problème, une
goutte d’eau qui a fait déborder ce vase à la contenance que je croyais
pourtant infinie…
Spectacle ahurissant et désolant où le sage qui a été fort pour tous perd ses nerfs dans les ultimes moments de présence...
Une
des nouvelles bénévoles, accompagnée d’une jeune fille sortie de la
file d’attente vient à ma rencontre et me demande où trouver les
toilettes.
‘Chaque jour un nouveau recommencement…’
On en est donc à nouveau là…
Je n’aurais pourtant pas cru que la dégringolade puisse être aussi rapide.
Je l’accompagne et remonte une dernière fois la file.
Je fais enfin le tour des rescapés de l’équipe de ces derniers jours: ils ne sont plus nombreux… je me sens déjà étranger.
Entre
membres de cette communauté en voie d’extinction imminente, les adieux
sont chaleureux : des étreintes, des caresses sur l’épaule. Je suis
frappé par la force des liens qui peut nous unir en si peu de temps…
nous, vieillards d’un autre temps, déjà dépassés et remplacés.
Quelques jours qui ont l’allure d’une vie.
Quand je redescends la rue, je cherche quelque regard parmi la foule des réfugiés.
Ce matin, les visages sont clos ou détournés… stigmates de la nuit qui vient de s’écouler.
C’est triste.
Voilà, je suis prêt.
La béquille est relevée, la roue libre délivre son cliquetis familier. Je pousse mon embarcation dans ce décor d’une autre vie…
Je croise Marie, autre française, l’embrasse et lui demande où se trouve Fuji.
Elle est au bus point, avec Jim, ils sont en train de le démonter.
Et à propos, ils ont retrouvé la personne qui ne respirait plus… c’était une femme.
Je
remonte à contresens la rue, en marchant à côté de la selle, croise les
conducteurs de taxis qui m’observent d’un air narquois…
Tant d’évènements se sont succédés en si peu de temps… je suis groggy.
Ma tenue, mon embarcation me semblent des bouffonneries dans ce décor. Je suis une farce tombée du ciel… qui s’en va, lâchement…
Je ne sais plus où j’en suis.
La
dernière image que je garderai de Steve : abrité sous un arbre, un bébé
dans ses bras, en train de rassurer ses parents… le visage plus en
détresse que les leurs.
Quand
je retrouve Jim et Fuji, je dois faire également peine à voir : ils me
demandent en effet à plusieurs reprises si je suis bien prêt à prendre
la route... avec cette pluie, ce froid…
L’air
de rien, ils me parlent de leurs amis auxquels ils vont rendre visite
cet après-midi. De la vie qui doit poursuivre son cours. De tout ce
qu’on a pu donner.
La politique des petits gestes…
Ils savent trouver les mots justes.
Là
encore, je les salue, en leur donnant tour à tour la main, répète
plusieurs fois le plaisir que j’ai eu à les rencontrer… en les
remerciant… je ne sais plus trop de quoi… au moment ultime, je ne peux
m’empêcher de poser mes mains sur chacun de leur bras… et naturellement,
nous nous éteignons tous les trois, longuement…
… et nous quittons, nous promettant de garder contact…
…
après tout, dans l’Oregon, il y a un joli tour à faire qui dure une
semaine : c’est vrai que c’est un peu court, mais je n’aurai qu’à le
faire 10 fois…
Ultime proposition en galipette de Jim, le sage farceur...
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Jean-Pierre, de Kilkis,
Grèce
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